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Le Groupe des Cinq : 6 clés pour comprendre l’invention de la musique russe

En 1856, à Saint-Pétersbourg, cinq hommes commencent à se réunir. Un seul vit de la musique. Les autres sont chimiste, ingénieur militaire, officier de marine et fonctionnaire. Vingt ans plus tard, ils ont donné à la Russie une école musicale que le monde entier joue encore aujourd’hui.

On les appelle le Groupe des Cinq. Leur histoire est celle d’un pari : inventer une musique russe sans passer par les règles apprises en Allemagne. Voici six clés pour la comprendre.

1. Cinq amateurs autour d’un seul professionnel

Mili Balakirev (1837-1910) est le pivot du groupe et son seul membre réellement professionnel. Autour de lui se rassemblent quatre hommes qui gagnent leur vie ailleurs. César Cui (1835-1918) est ingénieur militaire et enseigne la fortification dans les académies de l’armée à partir de 1857. Modeste Moussorgski (1839-1881) a servi dans le régiment Préobrajenski avant d’entrer dans l’administration civile : il travaille encore au ministère des Forêts dans les années 1870. Alexandre Borodine (1833-1887) devient professeur de chimie organique à l’Académie de médecine de Saint-Pétersbourg en 1862. Nikolaï Rimski-Korsakov (1844-1908) est officier de marine et écrit sa Première Symphonie pendant un tour du monde de trois ans.

Aucun d’eux n’a suivi un cursus complet de composition. Balakirev les forme sur le tas, partition après partition. Le groupe n’atteint vraiment le nombre de cinq qu’entre 1862 et 1866.

2. Un nom inventé par un critique

Le sixième homme du groupe n’écrit pas de musique. Vladimir Stassov (1824-1906), archéologue et critique, en est le conseiller esthétique. En mai 1867, il publie dans les Nouvelles de Saint-Pétersbourg un article consacré à un concert slave dirigé par Balakirev et y emploie l’expression moguchaya kuchka, que l’on traduit par « puissant petit groupe ».

L’étiquette fait mouche et leur reste. En français, l’usage a retenu « Groupe des Cinq ».

3. Une guerre d’écoles

En 1862, Anton Rubinstein et la Société musicale russe fondent le Conservatoire de Saint-Pétersbourg. L’enseignement y est calqué sur le modèle allemand : harmonie, contrepoint, fugue, formes classiques. Pour Balakirev et ses amis, c’est une menace : ils craignent que ces règles n’étouffent ce qui fait la spécificité russe.

La même année, Balakirev crée l’École libre de musique, à la fois lieu d’enseignement gratuit et société de concerts destinée à diffuser les œuvres russes. Deux institutions, deux visions de ce que doit être la musique d’un pays.

4. Moussorgski, le plus radical des cinq

Boris Godounov est l’œuvre la plus audacieuse du groupe. Moussorgski en tire le livret du drame de Pouchkine et de l’Histoire de l’État russe de Karamzine. La première version, achevée en 1869 et construite en sept tableaux, est soumise aux théâtres impériaux puis refusée en février 1871. Les motifs sont révélateurs de l’époque : absence de rôle féminin principal, absence d’intrigue amoureuse, absence de ballet. Un décret interdisait par ailleurs de représenter les tsars russes sur une scène lyrique.

Moussorgski réécrit l’ouvrage sous forme de prologue et quatre actes. La création a lieu le 8 février 1874 au théâtre Mariinski.

La même année naît sa pièce la plus jouée. Le peintre et architecte Viktor Hartmann meurt en août 1873, à 39 ans. En février 1874, Stassov organise à l’Académie des beaux-arts une exposition d’environ 400 de ses œuvres. Entre le début du mois de juin et le début du mois de juillet, Moussorgski compose les Tableaux d’une exposition pour piano. La partition ne sera publiée qu’en 1886, après sa mort, et c’est l’orchestration de Maurice Ravel, réalisée en 1922, qui la rendra célèbre dans le monde entier.

5. Borodine et Rimski-Korsakov : la couleur avant la règle

Borodine travaille à son opéra Le Prince Igor à partir de 1869, entre deux cours de chimie, sur un canevas fourni par Stassov. Il meurt en 1887 sans l’avoir terminé, emporté par une rupture d’anévrisme pendant un bal costumé qu’il avait lui-même organisé. Rimski-Korsakov et Glazounov achèvent la partition ; l’opéra est créé à Saint-Pétersbourg en 1890. Les Danses polovtsiennes du deuxième acte se jouent aujourd’hui en concert, indépendamment de l’ouvrage.

Rimski-Korsakov, lui, devient le grand coloriste de l’orchestre russe. Il compose Schéhérazade entre février et juillet 1888, d’après les Mille et Une Nuits. L’œuvre illustre la méthode du groupe : des couleurs instrumentales inouïes, des mélodies au parfum oriental, une architecture souple plutôt qu’une forme scolaire.

6. Une dissolution rapide, un héritage immense

Le groupe se disloque dès les années 1870. L’épisode le plus ironique vient de Rimski-Korsakov : en 1871, à 27 ans, il accepte un poste de professeur de composition et d’orchestration au Conservatoire, l’institution même que ses amis combattaient. Il reconnaît dans ses mémoires qu’il n’avait alors jamais écrit de contrepoint et qu’il était incapable d’harmoniser un choral simple. Il passera trois ans à rattraper son retard, en apprenant en même temps que ses élèves.

Ce travail a payé. Rimski-Korsakov formera notamment Igor Stravinsky. Et la musique des Cinq, avec ses modes, ses rythmes irréguliers et ses timbres crus, marquera durablement Debussy et Ravel.

À retenir : cinq hommes, presque tous amateurs, ont créé en une vingtaine d’années un répertoire national là où l’Europe pensait qu’il fallait d’abord passer par le conservatoire. Leur meilleure leçon n’est pas technique. Elle tient à une conviction : une musique peut naître d’un pays plutôt que d’un manuel.

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