Le gamelan : 6 clés pour comprendre l’orchestre de bronze de Java et de Bali

Imaginez un orchestre où presque tout est en métal. Des gongs suspendus, des rangées de lames de bronze, des petits chaudrons alignés sur des cadres de bois sculpté. Ce son existe depuis plus de mille ans en Indonésie : c’est le gamelan. Il a fasciné Debussy, puis Britten, puis des générations de compositeurs. Voici six clés pour l’écouter autrement.
1. Un orchestre presque entièrement en bronze
Le gamelan n’est pas un instrument, c’est un ensemble complet. Les instruments sont forgés ensemble, accordés ensemble, et ne se séparent jamais. On y trouve des métallophones à lames de bronze, les saron, frappés avec un maillet. Des carillons de petits gongs posés horizontalement sur un cadre, les bonang. Des gongs suspendus. Des tambours à deux peaux, les kendang. Et parfois une flûte de bambou, une vièle et des voix.
Le plus grand gong, le gong ageng, est le cœur de l’ensemble. Les musiciens javanais disent que l’âme du gamelan y habite. Cette tradition est très ancienne : les bas-reliefs du temple de Borobudur, à Java, montrent déjà ces instruments au VIIIe siècle.
2. Gamel : un mot qui vient du marteau
Le mot gamelan vient du javanais gamel, qui désigne l’action de frapper avec un maillet, et par extension le marteau du forgeron. Tout est dit. Le gamelan est une musique de percussion. Rien n’est soufflé en continu, rien n’est frotté en permanence. Le son naît d’un choc, puis s’éteint lentement. C’est cette résonance qui donne au gamelan son halo si reconnaissable.
3. Slendro et pelog : deux gammes qui ne sont pas les nôtres
Un gamelan n’utilise pas notre gamme de sept notes. Il emploie deux systèmes bien à lui. Le slendro compte cinq notes réparties de façon presque égale dans l’octave. Le pelog compte sept notes aux intervalles inégaux, dont les musiciens n’utilisent souvent que cinq à la fois. Aucun des deux ne correspond aux touches d’un piano.
Un grand gamelan possède donc deux jeux d’instruments complets, un par système, installés en angle droit sur le sol. Autre surprise : deux gamelans ne sonnent jamais exactement pareil. Chaque ensemble est accordé pour lui-même. On n’emprunte pas un saron à l’orchestre du village voisin.
4. Une musique construite en couches
Écoutez un morceau de gamelan et cherchez le grand gong. Il revient à intervalles réguliers : il referme un cycle. À l’intérieur de ce cycle, des gongs plus petits marquent les subdivisions, comme les repères d’une règle graduée.
Les grands saron jouent une mélodie lente : c’est le squelette du morceau. Les instruments aigus la brodent en jouant deux, quatre, huit fois plus vite. Le tambour, lui, dirige l’ensemble : il fait accélérer, ralentir, s’arrêter. Résultat, la même mélodie existe en même temps à plusieurs vitesses. Le principe n’a rien à voir avec notre harmonie occidentale, et il fonctionne remarquablement bien.
5. Java et Bali : deux caractères opposés
À Java, le gamelan de cour est ample, lent, feutré. Il accompagne le théâtre d’ombres et peut se déployer pendant des heures. Écoutez la retenue de ce style, où chaque note semble prendre son temps.
À Bali, tout change. Le style gong kebyar, né vers 1915 dans le nord de l’île, porte un nom qui évoque l’éclair. Attaques brutales, silences nets, changements de tempo soudains, virtuosité collective. Les instruments y sont accordés par paires légèrement décalées, ce qui crée un scintillement sonore très particulier.
6. 1889 : le choc de Debussy
En 1889, Paris accueille l’Exposition universelle, celle de la tour Eiffel. Claude Debussy, alors âgé de 27 ans, y découvre des musiciens javanais et leur gamelan. Il en gardera une empreinte durable. Quatorze ans plus tard, la première pièce de ses Estampes, Pagodes (1903), en porte clairement la trace : échelle de cinq notes, superposition de vitesses, résonances qui se prolongent.
Debussy ne sera pas le seul. Le compositeur canadien Colin McPhee passe six ans à Bali dans les années 1930 et publie une étude de référence sur cette musique. C’est lui qui transmet sa passion à Benjamin Britten. Britten se rend à Bali en janvier 1956 et en tire son ballet Le Prince des pagodes, créé à Londres le 1er janvier 1957.
Un patrimoine reconnu
Le 15 décembre 2021, l’UNESCO a inscrit le gamelan sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité. La reconnaissance était logique. Au gamelan, personne ne possède la mélodie entière : chaque musicien en détient un fragment, et le morceau n’existe que si tout le monde joue. C’est peut-être la plus belle leçon de cet orchestre de bronze.
