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Le gospel : 6 clés pour comprendre la musique née des églises afro-américaines

A vibrant choir passionately sings together, expressing harmony and joy in black and white.

Des mains qui claquent, une soliste qui lance une phrase, un chœur qui lui répond : le gospel s’entend avant même qu’on sache le nommer. Cette musique est partout, au cinéma, dans la pop, dans les génériques de télévision. Son histoire, en revanche, reste mal connue.

Le gospel n’est pas qu’une manière de chanter. C’est le résultat de près de deux siècles d’histoire américaine, entre esclavage, églises noires et studios d’enregistrement. Voici six clés pour comprendre d’où il vient et pourquoi il a transformé la musique du XXe siècle.

1. Un mot qui signifie « bonne nouvelle »

Le mot anglais gospel vient du vieil anglais gōd spell, littéralement « bonne nouvelle ». Il traduit le grec euangelion, qui a donné « évangile » en français. Le gospel est donc d’abord une musique qui annonce un message religieux chrétien.

Attention à ne pas tout mélanger. Le gospel désigne un répertoire né aux États-Unis dans les années 1920-1930. Avant lui existaient les negro spirituals, bien plus anciens. À côté de lui vit le blues, profane celui-là. Ces trois musiques se ressemblent parce qu’elles naissent dans les mêmes communautés.

2. Des spirituals au gospel : la longue racine

Les negro spirituals naissent chez les personnes réduites en esclavage dans le Sud des États-Unis au XIXe siècle. On y chante l’espoir et la libération, souvent à mots couverts. Leur forme la plus ancienne, le ring shout, associe une phrase lancée par un meneur, la réponse du groupe, des frappes de mains et des piétinements réguliers.

Ces chants sortent des églises noires grâce aux Fisk Jubilee Singers. Ce chœur d’étudiants de l’université Fisk, à Nashville, part en tournée le 6 octobre 1871 pour sauver son établissement de la faillite. En 1873, il chante en Europe, notamment devant la reine Victoria. Pour la première fois, un large public découvre ce répertoire.

3. Thomas A. Dorsey, le père du gospel

Thomas Andrew Dorsey (1899-1993) est pianiste de blues avant d’être compositeur religieux. Fils d’un prédicateur, il accompagne des chanteuses de blues dans les années 1920. Puis il fait un choix radical : appliquer les mélodies et les rythmes du blues à des textes religieux. Ce mélange choque d’abord les églises, qui le jugent trop profane.

En août 1932, sa femme et son nouveau-né meurent à deux jours d’intervalle. De ce deuil naît Take My Hand, Precious Lord, qui deviendra le chant gospel le plus repris au monde. La même année, Dorsey devient chef de chœur à la Pilgrim Baptist Church de Chicago. En 1933, il fonde la National Convention of Gospel Choirs and Choruses. Le gospel a désormais un répertoire, des chorales et un réseau.

4. Mahalia Jackson, la voix qui a fait le tour du monde

Née à La Nouvelle-Orléans en 1911, Mahalia Jackson refuse toute sa vie de chanter du blues. Son enregistrement de Move On Up a Little Higher, gravé le 12 septembre 1947 et publié en décembre, se vend à plus d’un million d’exemplaires. Du jamais vu pour un disque religieux : les magasins n’arrivent plus à fournir.

Elle devient une figure du mouvement des droits civiques. Le 28 août 1963, elle chante lors de la Marche sur Washington, juste avant le discours de Martin Luther King. Plusieurs témoins rapportent qu’elle lui aurait lancé « Tell them about the dream, Martin » et que King aurait alors abandonné ses notes. En 1968, elle chante Take My Hand, Precious Lord à ses funérailles.

5. Comment reconnaître un gospel à l’oreille

Quatre caractéristiques reviennent presque toujours.

L’appel et la réponse. Une soliste lance une phrase, le chœur lui répond. C’est un héritage direct des musiques d’Afrique de l’Ouest, transmis par les spirituals.

L’improvisation vocale. La mélodie n’est jamais figée. La soliste orne, retarde, ajoute des notes. Deux interprétations du même chant ne se ressemblent jamais tout à fait.

Les blue notes. Certaines notes de la gamme sont volontairement abaissées ou « glissées », exactement comme dans le blues. C’est ce qui donne cette couleur à la fois joyeuse et douloureuse.

Le rythme du corps. Claquements de mains, balancement, piétinements : l’assemblée participe, elle n’écoute pas passivement. Sister Rosetta Tharpe y ajoute dès les années 1940 une guitare électrique saturée.

6. Le gospel a nourri toute la musique populaire

Sister Rosetta Tharpe (1915-1973) en est l’exemple le plus frappant. Sa chanson Strange Things Happening Every Day, enregistrée en 1944, est considérée par plusieurs spécialistes comme l’un des tout premiers disques de rock’n’roll. Chuck Berry, Little Richard et Elvis Presley l’ont écoutée. Elle est entrée au Rock and Roll Hall of Fame en 2018.

La soul naît elle aussi dans les églises. Aretha Franklin, fille d’un pasteur de Détroit, enregistre en 1972 l’album live Amazing Grace dans une église de Los Angeles : ce sera l’album de gospel le plus vendu de l’histoire. Et en 1969, Oh Happy Day des Edwin Hawkins Singers atteint la 4e place des ventes aux États-Unis. Un chant d’église devenu tube mondial, récompensé par un Grammy Award.

Écouter du gospel, c’est entendre comment une musique de survie est devenue une musique de joie, puis la matrice de la soul, du rock et d’une bonne partie de la pop. Une bonne façon de commencer : comparer un spiritual chanté par les Fisk Jubilee Singers et Oh Happy Day. Près d’un siècle sépare les deux, et pourtant l’appel et la réponse sont toujours là.

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