Compositrices oubliées : 6 femmes qui ont écrit l’histoire de la musique
Ouvrez n’importe quel manuel d’histoire de la musique. Comptez les noms de femmes. Vous en trouverez très peu, parfois aucun. Pourtant, des compositrices ont écrit des symphonies, des opéras et des concertos à toutes les époques. Leur musique existe, elle est jouée aujourd’hui, et elle est souvent superbe.
Voici six d’entre elles, du XIIe siècle au XXe siècle. Six parcours différents, six manières de contourner les interdits de leur temps.
1. Hildegarde de Bingen (1098-1179) : la voix du Moyen Âge
Hildegarde de Bingen est une abbesse bénédictine allemande. Elle est aussi écrivaine, soignante et visionnaire. Et compositrice : il nous reste plus de chants de sa main que de n’importe quel autre compositeur du Moyen Âge.
Ses mélodies sont rassemblées dans un recueil au titre magnifique : la Symphonia harmoniae caelestium revelationum, soit environ 77 chants pour l’année liturgique. Elle compose aussi l’Ordo virtutum vers 1151, un drame sacré chanté. C’est le plus ancien jeu de vertus connu, avec plus d’un siècle d’avance sur les suivants.
Particularité rare pour l’époque : Hildegarde écrit à la fois les textes et la musique. Écoutez son antienne O virtus Sapientiae. Une seule ligne mélodique, sans accompagnement, mais d’une ampleur surprenante.
2. Louise Farrenc (1804-1875) : la symphoniste qui réclama l’égalité
Louise Farrenc est la seule femme nommée professeure au Conservatoire de Paris au XIXe siècle. Elle y enseigne le piano pendant trente ans.
Elle compose trois symphonies, ce qui est très rare pour une Française de son époque. Sa Symphonie n° 3 en sol mineur op. 36 (1849) est créée par la Société des concerts du Conservatoire, au programme aux côtés de Beethoven.
Son autre combat est salarial. Farrenc touche 1 000 francs par an, quand son collègue Henri Herz, à poste égal, en touche 1 200. À partir de 1850, elle réclame l’alignement de son salaire. Elle finit par l’obtenir.
3. Fanny Mendelssohn Hensel (1805-1847) : le talent enfermé au salon
Fanny est la sœur aînée de Felix Mendelssohn. Même famille, même éducation musicale, mêmes professeurs. Mais pas le même destin : leur père explique clairement que Felix peut devenir musicien professionnel, et qu’elle, non.
Elle épouse le peintre Wilhelm Hensel en 1829. Contrairement à ses parents, il l’encourage à composer. Fanny organise chez elle les Sonntagsmusiken, des concerts du dimanche où sa musique est jouée devant le public berlinois.
Son Trio avec piano en ré mineur op. 11 est écrit en 1846-1847 comme cadeau d’anniversaire pour sa sœur Rebecka. Il est publié en 1850, trois ans après sa mort, par cette même famille qui l’avait dissuadée de publier de son vivant.
4. Clara Schumann (1819-1896) : la virtuose la plus célèbre d’Europe
Clara Wieck naît à Leipzig en 1819. Enfant prodige du piano, elle devient l’une des plus grandes concertistes du XIXe siècle. Elle épouse Robert Schumann et mène une carrière de soliste pendant plus de soixante ans.
Elle compose une cinquantaine d’œuvres. Son Concerto pour piano en la mineur op. 7 est écrit entre 1834 et 1835, alors qu’elle est adolescente. Elle le crée en 1835 au Gewandhaus de Leipzig, au piano, sous la direction de Felix Mendelssohn. C’est sa seule œuvre pour orchestre qui nous soit parvenue.
Écoutez la Romanze, le deuxième mouvement : le piano y dialogue avec un violoncelle, comme dans une chanson sans paroles.
5. Lili Boulanger (1893-1918) : la première femme Prix de Rome
Le Prix de Rome est le concours de composition le plus prestigieux de France. Il n’est ouvert aux femmes qu’à partir de 1903.
En 1913, Lili Boulanger remporte le Premier Grand Prix avec sa cantate Faust et Hélène, sur un livret d’Eugène Adenis d’après Goethe. Elle a 19 ans. C’est la première femme à obtenir cette distinction en composition musicale.
Sa santé est fragile depuis l’enfance. Elle meurt en 1918, à 24 ans. Son œuvre est courte mais dense. D’un matin de printemps, écrit à la fin de sa vie, est une page lumineuse et nerveuse.
6. Florence Price (1887-1953) : la symphonie venue de Chicago
Florence Price naît à Little Rock, en Arkansas, en 1887. Elle étudie au New England Conservatory de Boston. En 1927, la ségrégation pousse sa famille à quitter le Sud pour Chicago.
Le 15 juin 1933, le Chicago Symphony Orchestra dirigé par Frederick Stock crée sa Symphonie n° 1 en mi mineur. C’est la première fois qu’un grand orchestre américain joue l’œuvre d’une compositrice noire. La partition mêle la forme symphonique européenne et le matériau musical afro-américain, notamment l’esprit des spirituals.
Sa musique tombe ensuite dans l’oubli. En 2009, un couple rénovant son ancienne maison de vacances dans l’Illinois y découvre une masse de partitions que l’on croyait perdues. Depuis, ses œuvres reviennent dans les salles de concert du monde entier.
Pourquoi ces noms ont-ils disparu ?
Trois obstacles reviennent dans ces six parcours. L’accès à la formation d’abord : pendant des siècles, les écoles et les concours sont fermés aux femmes. La publication ensuite : sans éditeur, une partition reste dans un tiroir et ne circule pas. La transmission enfin : ce qui n’est ni publié ni rejoué finit par sortir des programmes, puis des manuels.
Rien de tout cela ne concerne la qualité de la musique. La preuve : dès que les partitions ressortent des archives, les orchestres les programment. Les découvertes continuent, et la liste des noms à connaître s’allonge chaque année.
