La Marseillaise : 6 étapes pour comprendre l’histoire de l’hymne français

Tout le monde la connaît. Peu de gens savent d’où elle vient. La Marseillaise n’a pas été écrite à Marseille, elle n’a pas été composée par un musicien professionnel, et elle a été interdite en France pendant près de soixante-dix ans. Voici son histoire en six étapes.
1. Avril 1792 : un chant de guerre écrit en une nuit
Le 20 avril 1792, la France révolutionnaire déclare la guerre au roi de Bohême et de Hongrie, c’est-à-dire à l’Autriche. À Strasbourg, la nouvelle électrise la garnison. Le maire de la ville, Frédéric de Dietrich, organise une réception le 24 avril et s’adresse à l’un de ses invités : « Monsieur de Lisle, faites-nous quelque beau chant pour ce peuple soldat. »
Cet invité s’appelle Claude Joseph Rouget de Lisle. Né le 10 mai 1760 à Lons-le-Saunier, il est capitaine du génie dans l’armée du Rhin. Ce n’est pas un compositeur de métier : il joue du violon et écrit des vers en amateur. Rentré chez lui, il écrit dans la nuit les paroles et la musique d’un Chant de guerre pour l’armée du Rhin, dédié au maréchal Luckner. L’Assemblée nationale date ce texte du 25 avril 1792. Le lendemain soir, le chant est interprété chez Dietrich, accompagné par une dame au piano-forte.
2. De Strasbourg à Marseille : comment le chant a changé de nom
Le chant voyage vite. Un exemplaire arrive à Montpellier entre les mains de François Mireur, volontaire du bataillon de l’Hérault. Mireur gagne Marseille et l’entonne à la fin d’un banquet du Club des amis de la Constitution. L’assistance reprend, deux journalistes locaux, Alexandre Ricord et Micoulin, le font imprimer.
En juillet 1792, les bataillons de fédérés marseillais commandés par Barbaroux montent sur Paris en le chantant de ville en ville. Quand ils entrent dans la capitale, les Parisiens baptisent le morceau Hymne des Marseillais, puis La Marseillaise. Retenez bien ce point : le titre vient de ceux qui l’ont chanté, pas de celui qui l’a écrit.
3. 14 juillet 1795 : le chant devient officiel
Dès 1793, la Convention nationale décrète que La Marseillaise sera chantée dans tous les spectacles. Le 14 juillet 1795 (26 messidor an III), elle la déclare « chant national » par décret, après une motion du député Jean de Bry. Pendant la séance, l’orchestre de l’Institut national de musique l’exécute et les députés l’écoutent debout, tête nue. Goethe parlera d’un « Te Deum révolutionnaire ».
Le texte, lui, continue de bouger. On lui ajoute des couplets. Le septième, dit « couplet des Enfants », est plus tardif : son auteur reste incertain, attribué tantôt à Louis Dubois, tantôt à l’abbé Pessonneaux. C’est celui que les élèves chantent aujourd’hui en classe.
4. Interdite pendant près de soixante-dix ans
Après le coup d’État du 18 Brumaire, le chant devient gênant. Jugé trop jacobin, il est interdit sous l’Empire, qui lui préfère Veillons au salut de l’Empire, puis sous la Restauration. Il ressurgit sur les barricades des Trois Glorieuses, en juillet 1830, celles-là mêmes qui inspirent à Delacroix La Liberté guidant le peuple.
Cette année-là, Hector Berlioz en écrit un arrangement à grand orchestre et double chœur, dédié à Rouget de Lisle. Sur la partition, à l’endroit où l’on inscrit d’habitude « ténors » et « basses », il note : « Tout ce qui a une voix, un cœur et du sang dans les veines. » Six ans plus tard, le sculpteur François Rude installe sur l’Arc de Triomphe le haut-relief que tout le monde appelle désormais La Marseillaise. Sous le Second Empire, nouvelle interdiction dans les lieux publics : le régime lui préfère la romance Partant pour la Syrie.
5. 1879 : le retour définitif
Il faut attendre la Troisième République. Le 14 février 1879, au cours d’une séance présidée par Léon Gambetta, la Chambre des députés adopte La Marseillaise comme hymne national. Elle est exécutée le 14 juillet 1879 à Longchamp. L’année suivante, le 14 juillet devient fête nationale. Une version officielle est fixée en 1887.
Rouget de Lisle, lui, n’a rien vu de tout cela. Ruiné, il est mort le 26 juin 1836 à Choisy-le-Roi, recueilli par un ancien camarade de l’armée. Ses cendres sont transférées aux Invalides le 14 juillet 1915, en pleine Première Guerre mondiale. Aujourd’hui, l’article 2 de la Constitution de 1958 associe l’hymne au drapeau tricolore et à la devise de la République.
6. Une mélodie qui voyage bien au-delà de la France
Une mélodie aussi reconnaissable devient un outil pour les compositeurs. Tchaïkovski l’utilise dans son Ouverture 1812 pour représenter l’armée française face aux thèmes russes. Curiosité historique : en 1812, La Marseillaise était justement interdite en France par Napoléon. Le compositeur a choisi un symbole, pas un document d’époque.
Le 25 juin 1967, les Beatles ouvrent All You Need Is Love par une fanfare de cuivres qui n’est autre que La Marseillaise. L’idée vient de leur producteur George Martin. Le morceau est joué en direct devant une audience mondiale lors de l’émission satellite Our World.
Douze ans plus tard, Serge Gainsbourg provoque un scandale avec Aux armes et cætera (1979), une version reggae enregistrée en Jamaïque avec des musiciens de Peter Tosh et les choristes de Bob Marley. Les réactions sont violentes : en 1980, il doit annuler un concert à Strasbourg. En décembre 1981, il achète aux enchères à Versailles un manuscrit autographe de Rouget de Lisle pour 135 000 francs. Sur ce document, l’auteur avait lui-même abrégé le refrain en « aux armes, citoyens, etc. ». Gainsbourg n’avait rien inventé.
Ce qu’il faut retenir
Un officier du génie écrit un chant militaire à Strasbourg en avril 1792. Des volontaires marseillais lui donnent son nom. La Révolution en fait un chant national en 1795, l’Empire et la Restauration l’interdisent, la Troisième République le rétablit en 1879. Deux siècles plus tard, Tchaïkovski, les Beatles et Gainsbourg s’en emparent encore. Une même mélodie peut donc servir à mobiliser, à célébrer, à provoquer : c’est cela, l’histoire d’un hymne.
Une dernière précision : on lit parfois que la mélodie aurait été empruntée à un autre compositeur. Ces attributions circulent depuis le XIXe siècle mais aucune n’est établie. Par prudence, on s’en tient à ce que disent les sources officielles : les paroles et la musique sont de Rouget de Lisle.
Pour aller plus loin, découvrez aussi le chant et l’intonation sur Vivet la Musique, ainsi que la référence Marseillaise sur Wikipédia.
