L’invention du piano : 6 étapes pour comprendre la naissance du roi des instruments

Le piano semble avoir toujours existé. On le trouve dans les salles de concert, dans les écoles, dans les salons. Pourtant, c’est un instrument récent à l’échelle de l’histoire de la musique. Il a un inventeur, une date de naissance et deux siècles de perfectionnements derrière lui. Voici six étapes pour comprendre comment un facteur de clavecins florentin a donné naissance au roi des instruments.
1. Avant le piano : des claviers incapables de nuancer
Vers 1700, deux claviers à cordes dominent en Europe. Le clavecin pince les cordes avec de petits becs. Son timbre est brillant et il porte loin, mais l’intensité ne dépend pas du doigt : appuyer fort ou doucement ne change presque rien au volume. Le clavicorde, lui, permet de nuancer, car une petite lame de métal frappe la corde et reste en contact avec elle. Mais son volume est si faible qu’on ne l’entend guère au-delà d’une petite pièce. Il manquait donc un instrument réunissant les deux qualités : la puissance du clavecin et la nuance du clavicorde.
2. 1700 : Bartolomeo Cristofori résout le problème
Bartolomeo Cristofori (1655-1731), né à Padoue, est facteur de clavecins au service des Médicis à Florence. Un inventaire des instruments médicéens daté de 1700 mentionne un « arpicembalo… di nuova inventione, che fa’ il piano e il forte » : un instrument de nouvelle invention qui fait le doux et le fort. C’est l’acte de naissance du piano.
Son idée : remplacer les becs par de petits marteaux qui frappent la corde puis retombent aussitôt, laissant la corde vibrer librement. Plus le doigt appuie vite, plus le marteau frappe fort. La mécanique de Cristofori comporte déjà l’échappement (le marteau se détache du levier juste avant de toucher la corde) et les étouffoirs. Trois de ses pianos ont survécu : celui de 1720, conservé au Metropolitan Museum de New York, celui de 1722 à Rome et celui de 1726 à Leipzig.
3. 1711 : l’instrument reçoit son nom
En 1711, le poète et journaliste Scipione Maffei publie une description enthousiaste de l’invention et l’appelle « gravicembalo col piano e forte », c’est-à-dire clavecin avec le doux et le fort. L’expression sera raccourcie en pianoforte, puis simplement en piano. Traduit en allemand quelques années plus tard, l’article de Maffei fait connaître l’invention au nord des Alpes, alors qu’en Italie elle passe d’abord assez inaperçue.
4. L’Allemagne s’en empare : Silbermann et Bach
Gottfried Silbermann (1683-1753), célèbre facteur d’orgues saxon, s’inspire des plans de Cristofori et construit ses propres pianos. Selon le récit rapporté par les premiers biographes de Bach, le compositeur critique d’abord ces instruments : aigus trop faibles, toucher trop dur. Silbermann tient compte des remarques et améliore ses modèles. En 1747, lors de sa visite à la cour de Frédéric II à Potsdam, Bach improvise sur un thème donné par le roi, sur des pianos Silbermann. De cette rencontre naîtra L’Offrande musicale (BWV 1079).
5. Mozart et l’âge d’or du pianoforte
Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, le pianoforte s’impose peu à peu. Les facteurs viennois, comme Johann Andreas Stein ou Anton Walter, construisent des instruments légers, au toucher rapide et au son clair, très différents du piano d’aujourd’hui. Mozart possède un pianoforte de Walter. Ses sonates et ses concertos sont écrits pour ce type d’instrument : environ cinq octaves d’étendue, cordes fines, cadre entièrement en bois. Écouter Mozart sur un pianoforte d’époque change la perception de sa musique : les basses sont plus légères et les registres beaucoup plus contrastés entre eux.
6. Le XIXe siècle : le piano devient une machine
Le romantisme réclame plus de puissance, plus d’étendue et plus de vitesse. Trois innovations transforment alors l’instrument. En 1821, à Paris, Sébastien Érard brevette le double échappement : il devient possible de répéter une note sans attendre que la touche soit entièrement remontée, ce qui ouvre la voie à la virtuosité d’un Liszt. En 1825, à Boston, Alpheus Babcock brevette un cadre en fonte d’une seule pièce, capable d’encaisser une tension de cordes bien supérieure. En 1859, Steinway & Sons dépose un brevet pour les cordes croisées appliquées au piano à queue, ce qui permet d’allonger les cordes graves et d’homogénéiser le son.
Vers 1870-1880, l’instrument a pris la forme que nous lui connaissons : 88 touches, cadre en fonte, cordes croisées et mécanique à double échappement.
Ce qu’il faut retenir
Le piano est né d’un problème technique très concret : comment nuancer sur un clavier ? Bartolomeo Cristofori y répond en 1700 avec sa mécanique à marteaux. Il faudra ensuite plus d’un siècle et demi, et des dizaines de facteurs, pour aboutir au piano moderne. À chaque étape, ce sont les exigences des compositeurs qui ont poussé les facteurs à inventer. La musique et la technique avancent ensemble : c’est une leçon qui vaut bien au-delà du piano.
